Message
  • Le texte ci-dessous est une information pour aider à la résolution d'un problème avec le module BGMAX.
    Pour ne plus l'afficher, dans la configuration du module, mettre le paramètre 'Débug' = Non
    #OK# BGMAX - Accueil - BgMax:
    Same day 00:00 <= 18:29 <= 23:59
    Context:com_content+menuid=464+view=article+artid=164+catid=80
  • Image (abs): /home/intrapac/www/dissonances/images/bgmax/bg_accueil.jpg
  • ----------------------------
  • head => <script type="text/javascript" src="http://www.intrapac.be/dissonances/modules/mod_bgmax/bgMax.min.js"></script><style type="text/css">body {background-color:#CFCFCF !important;}</style>
  • body => <script type="text/javascript">bgMax.init("http://www.intrapac.be/dissonances/images/bgmax/bg_accueil.jpg", {position:"fixed",fadeAfter:0,fadeOptions:{duration:500,frameRate:30}});</script>

JAURÈS QUELQUE CHOSE A VOUS DIRE

Un doux rêveur, Jean Jaurès ?
Un idéaliste déconnecté de la réalité, qui plus est du siècle passé, dépassé ?
À vous de juger...

Quand l'individu humain saura que sa valeur ne vient ni de la fortune, ni de la naissance, ni de l'investiture religieuse, mais de son titre d'homme, c'est l'humanité qu'en lui-même il respectera.

Embrasser Jean Jaurès n'est pas une mince affaire, au propre comme au figuré.
D'abord tout simplement parce qu'il est mort, assassiné le 31 juillet 1914 par un nationaliste qui ne comprenait pas que l'on fût humain avant d'être français, allemand ou italien, un égaré armé qui avait succombé à la propagande de haine martelée à quatre mains par la droite et la gauche, et qui sera plus tard acquitté de son geste meurtrier, quand la guerre que Jaurès s'efforçait d'empêcher aura fait 18 millions de morts et 21 millions de blessés (1). Dont le fils de Jaurès, tombé à 21 ans - l'ironie de l'histoire, dit-on.


Couverture de L'Humanité, 31/07/1914


Et puis, même s'il était vivant, il serait petit et trapu, Jaurès, et beaucoup trop barbu. Franchement... tu lui mets un turban et c'est un taliban. Il n'est pas du tout conforme à l'idée que l'on se fait, en Occident, de la star qui déplace les foules et frôle le viol entre deux plateaux de télé. Ce n'était pas un dieu du stade ni une idole de variété, mais un instituteur et un député : en ce début de 21
e siècle, est-il possible de trouver profil  moins affriolant qu'un politicien doublé d'un enseignant ? Pourtant, Jaurès était une bête de scène, un sportif de haut niveau, un « athlète de l'idée » qui pensait fort et parlait haut (sans porte-voix ni micro), un visionnaire qui faisait corps avec ses convictions et dont le verbe était énergie thermodynamique, moteur, action. Tous les témoins le disent, dont ceux qui redoutaient ses interventions : assister aux discours de Jean Jaurès, c'était entendre « un torrent », « une cascade », « la voix du peuple lion », une voix puissante et cuivrée « qui planait, les grandes ailes ouvertes » ; c'était voir un « oiseau rare » arpenter l'espace « comme un fauve sorti de sa cage », un fougueux « Saint-Jean Bouche d'or » à l'« éloquence sudoripare », « l'homme orchestre des grandes symphonies sociales » dont les « mots martelés s'en allaient frapper jusqu'aux places les plus hautes des vastes amphithéâtres ». Cet organe, ce talent, ce savoir, cet élan, cette mémoire, cette imagination, ce vif esprit dans ce corps vivant, l'animal pensant qu'était Jaurès les mit au service du viscéral militant qu'il était, foncièrement. 


Esquisses : Jaurès en action


Enseignant, député, Jaurès ne fait pas que parler car c'est aussi un écrivain, un historien, un chroniqueur de son époque, le cofondateur et directeur politique de L'Humanité (Journal socialiste quotidien de 1904 à 1920) dans les pages duquel il défend - entre autres - la toute jeune presse indépendante, la toute jeune laïcité, la toute jeune école publique et gratuite, les droits balbutiants des ouvriers, des paysans, des artisans, les travailleurs, y compris ceux des peuples colonisés, et puis la paix en Europe et l'internationalisme – et l'on sait ce que ce dévouement apportera de notoriété à son assassin. La clarté et la fermeté de ses positions, son obstination à les diffuser dans les tribunes, les écoles, les usines, et puis cette manie de repérer les incohérences et contradictions de l'adversaire, cette aisance pour en démonter le raisonnement à coups de contre-arguments, cette intégrité qu'on a dite monstrueuse (et c'était un compliment) suscitent la peur et la haine d'une oligarchie bourgeoise attaquée dans ses fondations : Jaurès s'étonne de la patience des opprimés, salue leur endurance et professe leur révolte, il dénonce la sournoiserie patronale et la violence des conseils d'administration dont les décisions unilatérales accablent les travailleurs. En réponse à ceux qui nient l'existence des classes sociales, il compare les tables de mortalité selon les quartiers.
Il y a quelque chose d'implacable dans la lucidité de Jaurès, pour qui la revue exhaustive des faits, la connaissance, précède obligatoirement et implique nécessairement l'action, une action éclairée. « C'est parce qu'il sait que nous ne pécherons ni par naïveté, ni par complaisance, ni par faiblesse, que l'ennemi redouble de mauvaise humeur », écrit-il en 1914 au sujet des opposants à la loi de l'impôt sur le revenu que la Chambre a avalisée après sept ans de débats enfiévrés, que le gouvernement s'est engagé à mettre en oeuvre et que les sénateurs de droite refusent de voter en poussant des cris d'orfraie : les riches n'auraient ni à déclarer leurs revenus ni à être imposés puisqu'ils sont à la proue de l'économie... La belle affaire ! Pour Jaurès, la réforme fiscale est une question de justice, une absolue priorité, le tout premier pas vers un socialisme – collectiviste - qui ne soit pas d'emblée pollué par le capitalisme et les antagonismes de classes, si préjudiciables à la paix entre les êtres et les nations.


Déclaration du parti socialiste (manuscrit - Jean Jaurès)


« Qui ne pose pas la question de la propriété n’est pas socialiste », affirmait Jaurès qui fut un leader  et un fédérateur des socialistes, ce qui a priori réduit encore son sex-appeal en 2014... sauf à soulever deux objections.

D'une part, en témoigne la citation ci-haut, il y a autant de similitudes entre le socialisme de Jaurès et celui de Hollande ou di Rupo qu'entre le husky et le chihuahua  (pour filer la métaphore : le socialisme orchestré par Staline et Pol Pot, c'est Cerbère, le dogue tricéphale des Enfers). D'autre part, le socialisme de Jaurès est avant tout un humanisme : sa finalité, c'est de garantir partout l'intégrité de la personne humaine, le respect de ces individus nés en 1789, les fils et les filles de Voltaire et Rousseau, Condorcet et Diderot, les enfants des articles de la Déclaration universelle et ceux de la Commune, qu'ils soient mineur à Carmaux, officier de l'armée (Dreyfus), journaliste, criminel condamné à la guillotine, paysan, artisan ou - et de surcroît - colonisé. Jaurès savait dire OUI au progrès et à l'évolution (c'était un partisan de la modernité), mais, à l'arbitraire, au mensonge, à la corruption, à ce qui n'allait pas dans le sens des plus hautes aspirations pour l'espèce qu'il tenait en grande estime, il savait dire NON même quand il était seul, même quand c'était difficile. On l'a traité de tous les noms : ministre de la Parole, Herr Jaurès, croque-bourgeois, partageux, tyran, charogne, traître, ivrogne, femme (2)... Les deux extrêmes, droite et gauche, main dans la main pour tordre le cou à leur épouvantail commun. On l'a cloué au pilori, on lui a promis du plomb, on l'a vomi, maudit, symboliquement assassiné, il n'a jamais dévié - sauf quand son propre jugement, disposé au traitement de nouvelles informations, s'adaptait en épousant à nouveau la raison ; ainsi, par exemple, sa métamorphose d'antidreyfusard à dreyfusard (3).


(Sempé)


Le socialisme selon Jaurès, philosophique, éthique, pédagogique, a pour propos de former des citoyens à la république (au sens large du terme : res publica) et de leur fournir tout au long de leur vie des outils pour agir contre les inégalités : émanciper est le mot-clé. L'instituteur, auteur de deux thèses dont l'une en latin, ne fait d'ailleurs aucune distinction entre les vocations de l'école fondamentale et celles de l'éducation populaire, ni entre pédagogues/éducateurs qu'ils soient instituteurs ou universitaires : comment l'institution de socialisation serait-elle un pilier moral, un moteur de justice sociale, la matrice d'une nouvelle humanité, si sa structure est irriguée par les vieilles inégalités (symboliques et économiques : diplômes, salaires, filières, réseaux), si elle persiste à aiguiser en son propre sein ce qu'elle est censée éroder dans la société ? La république crée l'école qui fait la république. Le monde enfante la conscience qui agit sur le monde. Le réel engendre l'idéal qui sculpte le réel. D'un point de vue politique, le réel c'est la république, l'idéal c'est le socialisme, qui se dessinent l'un l'autre dans une constante dialectique. Jaurès, philosophe dans la cité.


Collage d'après Escher (Isamar)


« Le courage, c'est d'agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l'univers profond, ni s'il lui réserve une récompense », disait Jaurès dans une longue tirade digne de Cyrano, Jaurès dont on souligne dans les biographies un mépris de l'or et des honneurs proportionnel à son engagement humanitaire, une liberté de pensée et d'expression qui, chevillée à son souci de vérité, lui permet d'en remontrer jusqu'à l'autorité suprême sans ciller. En 1894, autorisé par le président de la cour d’assises de la Seine à défendre le journaliste Gérault-Richard  accusé d’outrages à Jean Casimir-Perier, président de la République, Jaurès déroule page après page son réquisitoire à l'encontre du dernier. Extrait des minutes du procès :
M. le Président {de la cour} : Monsieur Jaurès, vous allez trop loin. Vous avez fait jusqu’à présent le procès de la famille Perier et vos dernières comparaisons dépassent toutes les bornes ; vous comparez la maison du président de la République à une maison de débauche…
M. Jaurès : Je ne la compare pas, je la mets au-dessous. […]

C'est bien simple : à force de l'entendre agir, Jaurès, on voudrait voter pour lui. Même s'il n'est sur aucune liste électorale parce qu'il est mort. Même si l'embrasser n'est pas chose aisée, au propre comme au figuré car il avait autant d'envergure que de pilosité.
C'est qu'il nous manque, Jaurès, autant qu'à Brel. Il nous manque un Jaurès que chanterait un Brel. Il nous manque des Jaurès, des descendants revendiqués de la Révolution et de la Commune, des athlètes de l'idée, des poètes du NON qui ne croient pas à la fatalité, des philosophes de la cité qui ne s'encombrent ni d'honneurs ni d'or pour s'éclairer, des socialistes-husky, des utopistes de traîneaux qui voient loin et n'oublient pas les chiens tombés avant eux sur le même chemin, tendus depuis l'aube vers la même fin : l'humanité.
Votez Jaurès !

Isamar (27/04/14)

Notes :
(1) : carnage, ravages et désolation dont il avait la prémonition en fin connaisseur des progrès techniques dont militaires - car Jaurès n'était pas antimilitariste mais pacifiste, l'"armée nouvelle" qu'il appelle de ses voeux est celle d'une population civile tout entière formée à la défense de la patrie (si et seulement si elle est en danger) de manière à déposséder l'oligarchie militaire du sort d'une chair à canon spécialement conçue pour les charniers.
(2) : Eh oui... Il faut se rappeler qu'à l'époque, ni les pères ni les frères ni les fils ni les amis des femmes, dans leur écrasante majorité, ne plaidaient pour qu'elles soient leurs égales. Du coup, être traité de femme, c'était quand même fort chaud.
(3) : "(...) quelle que fût la religion, la forme et la victime de l'oppression et de l'iniquité, nous avons protesté toujours, et voilà pourquoi, envers un juif comme envers tout autre, nous avons le droit de réclamer l'observation des garanties légales." (24/01/1898, Chambre des députés)

Sources :
Fuligni (Bruno), Le Monde selon Jaurès, Éditions Tallandier, Paris, 2014.
Jaurès (Jean), Socialisme et Liberté in La Revue de Paris, 01/12/1898.
Jean Jaurès, un prophète socialiste, hors-série Le Monde, coll. « Une vie, une œuvre », Paris, mars-avril 2014.
Le siècle des socialistes, documentaire de Yves Jeuland & Valérie Combard (2005).
Site de la Fondation Jean Jaurès : http://www.jaures2014.fr/ (notes de Benoît Kermoal, doctorant à l'EHESS ; articles de Jaurès).
http://www.jaures.eu/
(articles de Jaurès).

 

Informations supplémentaires